LE CIMETIÈRE DES TITANS : COMMENT LE CAMEROUN A PERDU 30 ANS D’INDUSTRIALISATION

 

INTRODUCTION : QUAND LA MESSE EST DITE

Il y a des nécrologies qu’on ne veut pas lire. Celle de l’économie camerounaise des années 1970 à 2000 en est une.

“Le Cimetière des Titans”. Plus de 30 fleurons nationaux, créés avec faste, morts dans l’indifférence. De la CELLUCAM à la SOTUC, de la BIAO à la CAMRAIL, de la CAMSUCO à la SNEC. Ce n’est pas une fatalité. C’est une autopsie.

Car derrière chaque liquidation se cache une cause, une conséquence, et surtout une leçon. Si nous ne la tirons pas, “la terre tourne” et le cimetière s’agrandira.

I. État des Lieux : Le Palmarès Funèbre

Entre 1972 et 2008, le Cameroun a enterré les piliers de son industrialisation. Voici quelques noms gravés sur les tombes :

  • Banque et Finances : BIAO-BMBC, BICIC, SCB, CAC, FOGAPE, CEP.

  • Transports et Logistique : CAMRAIL, CAMSHIP, CAMFAIR, SOTUC, SOKO VOYAGES.

  • Industrie et Agro-industrie : CELLUCAM, CAMSUCO, SOCAME, SACHERIE, SOFIBEL, SODEBLE, SILAC, SAPLAIT, NOBRA.

  • Services et Régies : ONCPB, FONADER, SNEC, HYSACAM 1, LONACAM 1, SOCADRA, AGRACAM, COGEFAR, CFSC.

  • Médias et Culture : FOTSO DISTRIBUTION (Cinémas Abbia, Wouri, Empire).

Le point commun ? Des capitaux publics massifs, des objectifs de souveraineté, et une fin par liquidation, privatisation ou absorption.

II. Causes : Pourquoi en sommes-nous arrivés là ?

Loin de l’émotion, 5 causes structurelles expliquent ce massacre :

  1. La Maladie de l’État-Entrepreneur : L’État a voulu tout faire : raffiner, voler, imprimer, brasser, assurer. Sans métier, sans culture de résultat. Résultat : gestion politisée, prêts de complaisance à la SCB, impayés de l’État à COGEFAR et HYSACAM. L’État mauvais payeur a tué ses propres entreprises.

  2. Le Choc Externe et la Main de la Banque Mondiale / FMI : Les années 1980 ont été marquées par la chute des cours du café et du cacao, suivie de l’arrivée des Programmes d’Ajustement Structurel (PAS). La libéralisation forcée, la suppression des monopoles (ONCPB) et les privatisations ont provoqué une véritable saignée. On a ouvert le marché sans préparer les champions nationaux.

  3. La Gouvernance et la Corruption : Dettes, surfacturations, détournements à la SCB, frondes à la SOCADRA, mauvaise gestion à CAMRAIR. L’absence de contrôle et de redevabilité a transformé des outils de développement en “vaches à lait”.

  4. Les Erreurs Techniques et Stratégiques : Des “éléphants blancs” ont vu le jour. La CELLUCAM a coûté 120 milliards pour une technologie inadaptée. La SODEBLE a été implantée sur des sols ferralitiques. On a investi sans étude de marché ni plan de maintenance.

  5. La Concurrence et le Changement de Modèle : Le piratage a tué FOTSO DISTRIBUTION. Les emballages synthétiques ont eu raison de la SACHERIE. Les transports privés “VIP” ont remplacé SOKO et SOTUC. Le monde a changé, mais les Titans n’ont pas pivoté.

III. Conséquences : Le Prix Payé par le Cameroun

  • Perte de Souveraineté : On importe le sucre (SOSUCAM), le lait, le papier, le transport maritime. On concède le rail et l’eau.

  • Chômage de Masse : 500 emplois perdus à SAPLAIT, des milliers à la SNEC et CAMRAIR. C’est toute une génération de savoir-faire qui s’est évaporée.

  • Dette et Déficit de Confiance : La SRC a mis 20 ans à liquider la BMBC. L’État a hérité de dettes colossales.

  • Désindustrialisation : Le Cameroun est passé d’un pays qui produisait à un pays qui consomme. Le PIB s’est tertiarisé sans s’industrialiser.

IV. Propositions et Recommandations : Ressusciter Sans Répéter

Pour ne pas rouvrir le cimetière, voici la doctrine à adopter :

  • Conseil 1 : Arrêter de “Créer”, Commencer à “Faire Grandir”

    L’État ne doit plus créer d’entreprise, il doit créer des champions. Il faut soutenir le privé national via des fonds de garantie performants. Le FOGAPE est mort ; il faut un FOGAPE 2.0 digitalisé et dépolitisé.

  • Conseil 2 : Institutionnaliser l’Audit Avant l’Investissement

    Avant tout projet “pharaonique” : audit technique, financier, environnemental et de marché indépendant. Règle d’or : pas de financement public sans Business Plan bancable.

  • Conseil 3 : Professionnaliser la Gouvernance

    En finir avec les PCA politiques. Mettre en place des Conseils d’Administration avec des objectifs, des indicateurs de performance et des sanctions claires pour les mauvais gestionnaires.

  • Conseil 4 : Le Partenariat Stratégique, pas la Privatisation Braderie

    Le modèle CAMRAIL a fonctionné (30 ans de concession avec cahier des charges). Pour la relance industrielle, il faut des Partenariats Public-Privé (PPP) équilibrés : l’État garde la stratégie, le privé apporte l’efficacité technologique.

  • Conseil 5 : Protéger et Intégrer

    Protéger temporairement les filières naissantes face à la concurrence déloyale et intégrer les PME locales. Une usine qui n’achète pas local est une bombe à retardement sociale.

Conclusion : De la Commémoration à la Construction

Le “Cimetière des Titans” n’est pas une honte. C’est une université.

Chaque tombe enseigne une leçon : la CAMSUCO enseigne le risque agricole, la CELLUCAM le risque technique, et la SCB le risque de gouvernance. Le Cameroun n’a pas besoin de nouveaux “Titans d’État”. Il a besoin d’un écosystème de PME et d’ETI compétitives, financées, sécurisées et connectées au monde.

N’oublions pas : la terre tourne. Le prochain cycle arrive avec l’économie verte, la biochimie et le numérique. La question est simple : allons-nous construire de nouveaux Titans… ou creuser de nouvelles tombes ?

Le choix est entre nos mains.

Paix : par la justice économique.

Travail : par l’industrie qui crée des emplois décents.

Patrie : par la fierté de bâtir un “Made in Cameroon” qui dure.

Du cœur à l’ouvrage.